L'histoire
Yûkoku (Patriotisme) : un film extraordinaire laissé par l'un des plus grands écrivains du siècle. Maudit, détruit, pratiquement oublié dans son propre pays, ce film produit en 1965 est ressorti au Japon grâce à une copie miraculeusement retrouvée en 2005. Suivant exactement la narration d'une nouvelle écrite quelques années plus tôt, « Patriotisme », ce film montre de façon stylisée la dernière étreinte amoureuse et le Seppuku d'un jeune lieutenant entièrement dévoué à l'honneur samouraï, le Bushido : répétition de la mort spectaculaire que l'écrivain choisira, le 25 novembre 1970, à Tokyo. Film ultra-esthétique, cinéma wagnérien, prolongement filmique du théâtre Nô ou encore document historique, Yûkoku occupe une place unique dans l'art cinématographique du XXè siècle.
Critique artistique
A l’instar de l’éditeur mk2 avec le Coffret DVD Fahrenheit 451 qui comprenait le livre éponyme, Les éditions Montparnasse on eu la bonne idée et la lucidité d’éditer pour la première fois en DVD, Yûkoku, Rites d’amour et de mort de l’écrivain Yukio Mishima en l’accompagnant d’un livret explicatif et du recueil Patriotisme et autres nouvelles de l’écrivain nippon mythique. Ce livre folio contient entre autres la version littéraire de Yûkoku traduite en français par Dominique Aury ce qui nous permet de mettre en évidence le travail d’adaptation opéré par Mishima de l’oeuvre écrite au cinéma. Mishima fait partie de ces personnalités qui ont laissées une empreinte dans l’imaginaire pour un acte radical alors même qu’il est l’auteur d’une oeuvre littéraire conséquente. Né de son vrai nom Kimitake Hiraoka le 14 janvier 1925, cette comète japonaise travaillée par le Seppuku (suicide par éventrement) et la mort, met un terme à sa vie le 25 novembre 1970, quelques heures après avoir mis un point final à son oeuvre littéraire en remettant son dernier manuscrit à son éditeur le jour même. Ce dernier manuscrit s’intitule L’Ange en décomposition, dernier des 40 romans que compte son oeuvre composée d’une centaine d’ouvrage parmi lesquels l’on retrouve 18 pièces de théâtre, des essais ou 20 recueils de nouvelles.

Comme le suggère Marguerite Yourcenar qui lui a consacré l’ouvrage "Mishima ou la vision du vide", où elle évoque sa vie ainsi que sa mort tragique, Mishima semble avoir fait de son suicide rituel son oeuvre ultime qu’il a préparé et répété au fil du temps. En effet, le coup d’éclat mené par l’écrivain au Ministère des armées accompagné de quatre jeunes disciples en tenant un discours en faveur du Japon traditionnel et de l’empereur avait été en fait préparé pendant plus d’une année. Mishima qui avait écrit et adapté sa nouvelle Yûkoku avait par ailleurs décrit une action très similaire dans son roman Chevaux échappés, avec une fin tout aussi tragique. Tout comme Jean D’Ormesson, lors de la même édition de l’émission Apostrophe, certains ont prétendu que cette tentative de coup d’état n’était en réalité qu’un prétexte destiné à accomplir le suicide rituel que Mishima avait toujours fantasmé. Cette thèse reste d’actualité quand on sait que son oeuvre est empreinte d’un certain pessimisme et que la souffrance en est un thème récurrent chez un homme qui se disait envoûter par le tableau Saint Sébastien de Guido Reni où figure un éphèbe à demi nu percé de flèches ; une photographie de Eikoh Hosoe le représente d’ailleurs dans cette posture.

Yûkoku, Rites d’amour et de mort résonne comme un programme poétique faisant écho au poème de Rainer Maria Rilke dont Mishima avait fréquenté l’oeuvre et qui écrit dans Le Livre de la Pauvreté et La mort « ... nous ne sommes que l'écorce, que la feuille, le fruit qui est au centre de tout, c'est la grande mort, que chacun porte en soi». Mishima lui aussi semble avoir poursuivi la mort comme le point culminant auquel toute vie doit préparer et Yûkoku qui désigne en japonais « l’inquiétude à l’égard du pays » fait référence à un épisode historique du 26 février 1936 peu connu en occident au cours duquel a eu lieu la principale tentative de coup d’Etat dans une décennie qui en compta plusieurs. Cet épisode important dans l’histoire marqua Mishima qui n’avait que onze ans et lui fournira la matière de plusieurs oeuvres dont Yûkoku (1960), la pièce Toka no Kiku (Les chrysanthèmes du dixième jour, 1961), l’essai Les voix des morts héroïques puis dans les Chevaux échappés.
L’auteur explique à propos de Yûkoku, qu’il voulait « imaginer une circonstance où plaisir physique extrême et extrême souffrance physique sont constitués par le même principe, et par là aboutissent à la suprême béatitude » mais en situant l’incident historique du coup d’Etat de 1936 à l’arrière-plan ce qui place l’œuvre de l’écrivain sous le signe d’une expression personnelle d’avantage que d’une volonté de relater la vérité historique ou politique concernant les jeunes officiers rebelles impliqués dans le coup d’Etat. En regardant le film et en le comparant avec l’œuvre littéraire, on remarque la symétrie entre les scènes qui décrivent la sensualité voire l’érotisme qui habite le jeune couple et celles où les époux vont se donner la mort. Il y a une béatitude partagée que Mishima met en scène d’abord dans le plaisir physique puis dans l’extrême souffrance physique avant de nous monter le couple réunit et placé au centre d’un jardin japonais Karesansui où l’eau est mise en scène à l’aide de graviers de formes, de tailles et de teintes diverses. C’est un jardin que l'on contemple car il s’agit surtout d’une promenade mentale et spirituelle propice pour ressentir une forme de béatitude.
Verdict
Yûkoku (Patriotisme) de l’écrivain et cinéaste Yukio Mishima est un film étonnant relèvant peut-être plus du cinéma expérimental à la manière de La Jeté de Chris Marker, laissé par l'un des plus grands écrivains du siècle. Maudit, détruit, pratiquement oublié dans son propre pays, ce film produit en 1965 est ressorti au Japon grâce à une copie miraculeusement retrouvée en 2005. Cette édition DVD exceptionnelle permet d’apporter un éclairage sur une œuvre importante et sur une personnalité qui aura marqué la deuxième moitié du XXème siècle d’un geste radical comme une effraction historique de la tradition en plein cœur de l’ère moderne.
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