Ada, mère d’une fillette de neuf ans, s’apprête à partager la vie d’un inconnu, au fin fond du bush néo-zélandais. Son nouveau mari accepte de transporter toutes ses possessions, à l’exception de la plus précieuse : un piano, qui échoue chez un voisin illettré. Ne pouvant se résigner à cette perte, Ada accepte le marché que lui propose ce dernier : regagner le piano, touche par touche en se soumettant à ses fantaisies...
Après « Sweetie » en 1989 et « Un Ange à ma table » en 1990, qui avait déjà suscité beaucoup d’intérêt auprès des critiques et des cinéphiles, la réalisatrice sort son quatrième film (« Two Friends », un moyen métrage sorti en 1986, peut être considéré comme son premier film) en 1993 : « La Leçon de Piano », est un film qui permet à la réalisatrice de changer de registre avec une mise en scène et un scénario qui tend vers plus de classicisme, notamment dans le traitement de ce trio amoureux, fait de passion et d’érotisme, sur fond de colonialisme. Ici, nous suivons le parcours d’une jeune veuve qui part en Nouvelle-Zélande pour y épouser un homme qu’elle ne connaît pas. Avec sa fille de neuf ans, elle va se retrouver dans un monde inconnu, régi par ses propres règles et ses propres abus. La jeune qui trouve son refuge dans son piano, va alors accepter un marché ambigu pour pouvoir y jouer.
Il y a dans la mise en scène et dans le scénario, une certaine sensualité, mais une évidente violence, qui est encore le signe d’une époque, où la femme se retrouve soumis à l’appétit des hommes. Car, même si l’amour finira par trouver sa place dans ce trio étonnant, il va d’abord se présenter comme la manipulation malsaine d’un homme envers une femme dont il connaît la dépendance et le point faible, pour ensuite arriver à ses fins. Mais le scénario de Jane Campion, ne peut se réduire à une première partie où chacun tente de trouver sa place dans un monde hostile et en construction. Car il y a la prise de conscience et de là l’amour qui finit par trouver son chemin. Et ce trio finit par se former dans la fragilité, dans le secret, et dans le mensonge, au risque que la bulle ne finisse par éclater.
Et tout le travail de la réalisatrice se situe bien là, dans cette fine frontière entre des rapports abusifs et d’autres consentis. Entre des gens qui s’aiment et d’autres qui veulent être aimés, et une femme qui ne parle plus depuis que la foudre lui a volé celui qu’elle aimait passionnément.
Et puis il y a cette petite fille qui fait le trait d’union, ne serait-ce que par le fait de traduire le langage des signes à toutes les personnes qui voudront parler avec sa mère, mais qui reste une enfant de neuf ans avec ses maladresses, son innocence et son envie de liberté également. Avec un sens de la mise en scène intuitif et précis, la réalisatrice, signe une œuvre faussement simpliste qui pose tout un tas de question, y compris les plus discrète, comme cette cohabitation entre les occidentaux, coloniaux, et les Aborigènes.
Et puis nous ne pouvons pas manquer de souligner les incroyables prestations des acteurs principaux, à commencer par Holly Hunter, une actrice qui s’était déjà fait remarquer dans des films comme « Arizona Junior » (1986) des Frères Cohen ou encore « Always » (1989) de Seven Spielberg, prend ici, une nouvelle ampleur avec un rôle silencieux, où tout passe par les regards, les gestes ou les positions du corps. L’actrice transcende son personnage et lui apporte toutes les nuances nécessaires pour ne faire dans la caricature. A ses côtés, la jeune
Anna Paquin (X-Men), qui fait ses premiers pas du haut de ses onze ans, offre une maturité dans son jeu, rarement vu chez de jeunes acteurs. Et puis, bien sûr, il y a
Harvey Keitel (Reservoir Dog), qui avec son physique rugueux va se livrer à une partition d’une très grande sensualité et d’une nuance remarquable pour jouer cet homme illettré qui joue de son pouvoir mais se fait rattraper par ses propres valeurs. Et bien sûr
Sam Neill (Jurassic Park), en homme qui veut absolument trouver le respect et l’amour dans les yeux de celle qui a été désignée pour être sa femme.