Après avoir été licencié de la société de production où il travaillait, Ben, scénariste alcoolique, part pour Las Vegas avec l’intention de s’y perdre entièrement. Installé dans un hôtel miteux, à proximité des bars ouverts jour et nuit, il rencontre Sera, une prostituée dont il tombe amoureux. Elle choisit de l’héberger et l’accompagne dans sa déchéance, tandis qu’une relation intense et fragile se noue entre eux, au cœur des excès de la ville.
D’abord, il y a le roman autobiographique de Josh O’Brien, publié en 1990, dans lequel l’auteur évoquait celle d’un suicide par l’alcool et d’une romance impossible entre deux âmes en peine. D’un côté Ben, scénariste qui a tout perdu, son boulot, sa femme, safamille et qui décide de se rendre à Las Vegas pour se saouler à mort. De l’autre côté Sera, une prostituée sous l’emprise d’un mac Russe, qui n’hésite pas à la scarifier pour la punir. Les deux vont se rencontrer et tomber amoureux tout en s’entrainant mutuellement dans une déchéance inévitable. Le tout sur une musique jazzy signée Sting.
Ensuite, il y a Mike Figgis, un réalisateur qui sort de plusieurs succès dont « Mr Jones » avec Richard Gere en 1993, et avant cela « Internal Affairs » en 1990, toujours avec Richard Gere. Avec l’adaptation du roman d’O’Brien, le réalisateur va signer l’une de ses œuvres les plus abouties avec une romance sombre, qui vient casser les codes du genre, car l’issue ne parait jamais lumineuse, les deux personnages sont trop cabossés pour que le public s’identifie réellement à eux. Mike Figgis ne cherche jamais à rendre belle cette histoire, bien au contraire, il va appuyer sur cette noirceur presque enivrante qui vient en contre-point des lumières et des espoirs qui alimentent la légende de la ville. C’est le troisième personnage fort de cette romance pas comme les autres : Las Vegas, la ville y apparaît comme une métaphore du purgatoire. Ben se noie dans l’alcool, se détruit comme pour expier ses fautes, celles de n’avoir pas sauver son mariage, sa famille, celle de n’avoir pu garder son boulot, tout simplement celle d’avoir mis à la dérive son existence pour son addiction à l’alcool. Alors c’est par la raison de sa dérive que Ben décide de mettre fin à sa souffrance.
Figgis utilise des travelling, rajoute du grain à une ville pour lui donner une marque plus seventies, plus sombre aussi. Et alors que tout le monde met en avant la beauté des lumières et des hôtels, le réalisateur flirte sur les terres de Scorsese en montrant une ville bien moins reluisante que les images d’Epinal nous la font vivre tout en la rendant magnétique. Dans « Leaving Las Vegas », le réalisateur joue constamment les contre-points, n’invente rien, mais brouille les pistes pour aller dans une direction bien moins balisée que les productions de l’époque. Il ne nous invite pas à visionner une nouvelle romance, il nous entraine dans la dérive d’un couple où chaque moment positif est contrebalancé par la folie de Ben. Lorsque les deux amoureux font du shopping ou vont au restaurant, l’addiction de Ben vient tout casser, comme si rien de bon ne pouvait durer à Las Vegas.
Et puis surtout « Leaving Las Vegas » c’est avant tout la rencontre de deux comédiens remarquables. Nicholas Cage (Lord of War), d’abord, abonné depuis plusieurs décennies aux nanars, était dans les années 90 au zénith de sa carrière. Ici, il livre une performance impressionnante de folie, de douceur et de contrastes permanents. Couronnée par un Oscar, cette composition va longtemps lui coller à la peau. Face à lui, il y a la fiancée idéale des années 80, celle qui fit tourner le cœur de Michael J.Fox dans « Retour vers le Futur », ou celui de Ralph Macchio dans « Karaté Kid », sans parler de Tom Cruise dans « Cocktail » : Elizabeth Sue. L’actrice joue avec subtilité ce rôle de prostituée qui tombe amoureuse de cet homme en pleine dérive, mais qui ne sait pas comment l’aider et se laisse, passivement embarquer, par amour et par dépit également. L’actrice est splendide, et parvient à se mettre en danger avec des scènes qui la sortent de sa zone de confort.
Pour ses 30 ans « Leaving Las Vegas » s’offre une cure de jouvence et permet au public de redécouvrir cette romance hors du commun au cinéma, dans une version nettoyée de ses défauts. L’auteur du roman n’aura, malheureusement pas réussi à découvrir son œuvre à l’écran, il s’est suicidé peu de temps avant le début du tournage. Grâce à une restauration soignée qui met en beauté les plans soignés du réalisateur et cette bande son enveloppante de Sting, le film gagne en puissance et en émotion.