À Tunis, un aspirant cinéaste, un rappeur et une influenceuse passent leurs nuits à traverser un pont reliant deux rives de la ville. Entre tentation et dérive, leurs trajectoires basculent.
Prix du Meilleur Long Métrage de Fiction aux Journées Cinématographiques de Carthage en 2024, « Le Pont » de Walid Mattar (Le Vent du Nord) est une métaphore de la jeunesse Tunisienne qui vit entre espoir et désillusion. Illustrée par le Pont de Radès qui relie la Banlieue Nord et la Banlieue Sud de Tunis, La première abritant les privilégiés de la société Tunisienne et la seconde la pauvreté où chacun se créé une illusion, cette métaphore permet surtout au réalisateur de peindre avec une grande justesse une jeunesse qui se cherche entre émancipation, désillusion et réalité. Depuis la révolution de 2011, le pays souffre de différents traumas, dont la corruption qui se fait au grand jour et creuse un peu plus les inégalités. La drogue y est omniprésente et les jeunes tentent par tous les moyens de s’élever, même s’il faut se brûler les ailes.
Et c’est toute la subtilité de ce scénario que le réalisateur a signé avec Leyla Bouzid (Une Histoire d’Amour et de Désir) et Radwen Dridi que de montrer une vision de la jeunesse de Tunis bien différente de celle que nous pensions connaître, par nos, pas si lointaines, contrées. Ici, chacun se hisse à sa manière dans un équilibre précaire, où gagner sa vie est une priorité absolue, et lorsque la vie donne un petit coup de pouce, toutes les ambitions sont possibles, si l’on prend garde à ne pas déplacer trop rapidement ses pions. Et c’est toute la matière du propos, car les trois personnages principaux ont un parcours différent mais tellement complémentaire : Foued qui est un artiste asphyxié par la misère, Tita, rappeur, qui se donne des airs de mauvais garçons mais cache une véritable générosité et un pragmatisme redoutable et puis, bien sûr, Safa, jeune femme tourmentée par son désir de Liberté et son ambition qui l’emprisonne. Elle est celle qui va pousser le duo à avancer, comme pour mieux illustrer la force des femmes dans une société Tunisienne qui ne demande qu’à se transformer.
Le réalisateur film avec une ambition assumée : Toujours donner l’impression du réel pour coller au plus près de son sujet et donner une vision la plus juste possible de son propos mais surtout de cette peinture de la société Tunisienne qu’il veut véhiculer. Et ca marche, car, avec un sens inné de la narration, Walid Mattar nous entraine dans une aventure constamment sur le fil du rasoir entre humour et drame, entre comédie et thriller. On y voit des personnages qui cherchent une voie, et qui par le biais d’une trouvaille vont découvrir une nouvelle vie que ces allées et venues entre les deux banlieues par le biais de ce pont va nourrir leurs espoirs d’une vie meilleure et d’une véritable émancipation. Mais l’espace qui sépare ces deux mondes n’est-il pas trop grand pour eux ?
Et pour donner corps à ses héros, le réalisateur a su choisir un trio de comédiens particulièrement justes : Mohamed Amine Hamzaoui (Vent du Nord), Sarra Hannachi (Corps étranger) et Seifeddine Omrane, qui signe là sa première participation à un long métrage. Le trio fonctionne à merveille et donne corps à la mise en scène intense et sans concession du réalisateur qui montre toutes les strates de cette société qui composent la nouvelle Tunisie et sa corruption présente qui vient déboussoler une jeunesse qui ne demande qu’à vivre de ses rêves.