Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d’une trentaine d’années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Mais son voisin, Raymond Sintès vient perturber son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb…
Au fil de sa carrière François Ozon a su prouver une certaine cohérence dans ses choix tout en y insufflant sa propre vision avec un certain sens de la narration et du visuel. On a pu le constater de façon assez flagrante avec « Potiche » (2010), « Mon Crime » (2023), « 8 Femmes » (2002), des choix qui mettaient les femmes au cœur de son histoire et où il savait les peindre et les sublimer. Et puis il y a eu des œuvres où les hommes étaient au cœur de son sujet : « Gouttes d’eau sur Pierres Brulantes » (2000), « Peter Von Kant » (2022) et « Eté 85 » (2020). Et puis, dans une tout autre catégorie, des films plus sombres, qui questionnent comme « Frantz » (2016), « Grâce à Dieu » (2019) et « Quand Vient l’Automne » (2024). Chaque fois, le réalisateur colle au plus prêt de ses personnages, pose son intrigue pour mieux se l’approprier et lui livre un esthétique soit assez classique, acidulée, ou alors dans un style travaillé pour en faire jaillir toute la beauté. Il paraissait, finalement, assez normal, que ce réalisateur croise le chemin de l’un des romans les plus révérés en France : « L’Etranger » d’Albert Camus.
Jugé par tous, inadaptable, malgré une première version signée Luchino Visconti en 1967, qui sous l’impulsion de la veuve de Camus qui voulait que le réalisateur suive à la lettre le roman. Ce qui est compliqué, tant le roman est difficilement adaptable en l’espèce. Jugée médiocre lors de sortie, « L’Etranger » de Visconti fut considéré comme manquant terriblement d’audace. Alors autant dire que François Ozon avait la pression lorsqu’il s’est lancé dans l’aventure de l’adaptation du roman de Camus. Et grand bien lui a pris, car son adaptation brille par une certaine liberté qu’il a pu prendre tant sur le plan narratif que visuel. Ainsi, chez Ozon, ce sont les femmes qui en très peu de temps ont compris ce qui se tramait. Et si l’on peut reprocher au réalisateur, un procès tourné de façon un peu trop rapide, il se trouve que l’ensemble du film fonctionne sur une mécanique qui rappelle les films de l’époque, jusque dans le signe Gaumont et son introduction. Le réalisateur a poussé l’effet y compris dans le son qui peut être un peu crachotant comme dans les productions des années 50.
François Ozon filme aussi au plus près de ses héros, il laisse sa caméra s’attarder sur les corps, sur les regards particulièrement celui de Meursault, personnage hors norme qui ne sait pas exprimer ses sentiments et semble distant de tout. C’est toute la nature du roman qui apparaît dans ces mouvements de caméras, avec en filigrane, le racisme ambiant, l’intolérance et la place accordée aux femmes, qui dans le roman sont réduite à l’anecdotique, mais que le réalisateur remet au centre du propos. D’ailleurs si Meursault n’a pas de prénom, la victime, elle, est constamment appelée : L’Arabe. Comme s’il n’avait le droit d’être nommé et reconnu. L’utilisation du Noir et Blanc donne une texture au film, le magnifie et accentue également le manque de nuances dans les jugements, les rapports et les interactions.
Pour conclure, impossible de ne pas parler de la distribution, à commencer par Benjamin Voisin (Eté 85), impeccable de bout en bout. L’acteur continue de tracer son chemin et incarne ici, un personnage distant et enfermé, mais qui à mesure que le film avance, par de discrète inflexions de son jeu, va devenir plus humains et incarner la victime de cette absurde procès l’on juge plus le manque de larmes lors du décès de sa mère que le meurtre de « L’Arabe ». Pierre Lottin (Quand Vient l’Automne), incarne Raymond, seul personnage avec Marie, à être doté d’un nom et d’un prénom. L’acteur n’est jamais aussi bon que lorsqu’il joue les brutes à la sensibilité évidente. Et puis, bien sûr, Rebecca Marder, sombre et lumineuse dans un rôle, normalement discret dans le livre, mais ici central dans la narration.