Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel.
Le cinéma c’est avant tout une rencontre entre un spectateur et un réalisateur ou une réalisatrice, qui vient lui toucher le cœur avec une histoire et des personnages. Nous pouvons retourner la question de toutes les façons possibles, on reviendra systématiquement à ce point de départ obligé, celui de la rencontre, du choc de la narration, de la mise en scène, des images, de la lumière, du son, de ces larmes qui ont coulées ou des rires qui nous ont fait tant de bien. Et puis cette sensation en sortant de la salle d’avoir vécu quelque chose d’unique, presque de sensoriel. L’histoire nous suit, parfois nous hante et même plusieurs heures après le film, la sensation est toujours là, présente en nous. Parce que la personne qui dirigé le film a su trouver, la bonne tonalité, les bons mots et les bons angles. Si vous avez vu « The Rider » (2017), « Nomadland » (2020) et même « Les Eternels » (2021), vous avez, à coup sûr, rencontré la sensibilité et la singularité de leur réalisatrice : Chloé Zhao.
Avec « Hamnet », la réalisatrice le roman du même nom de Maggie O’Farrell qui reçu le National Book Critics Circle Award et le Women’s Prize de la meilleure Fiction, et fut nommée parmi les 5 meilleurs livres de 2020. L’idée est de remettre sur le devant de la scène, l’enfant de William Shakespeare : Hamnet qui mourut de la peste à l’âge de 11 ans et dont l’auteure suppose, avec un certain sens de la dramaturgie, qu’il fut le centre de l’inspiration de la pièce « Hamlet ». Une logique qui apparait au grand jour dans l’adaptation que l’auteur et la réalisatrice ont su tirer du roman, avec une véritable sensibilité artistique. Le scénario, même s’il parle du dramaturge le plus célèbre et le plus révéré au monde, s’articule, avant tout, autour d’Agnes, sa femme qui pourrait être l’incarnation de tous les personnages féminins de l’œuvre de Shakespeare. En véritable électron libre, elle sait utiliser ses failles et ses blessures pour en faire des forces et quasiment un mantra. C’est dans cette philosophie de vie qu’elle va élever ses trois enfants et accepter l’absence de son mari, afin qu’il puisse créer librement.
Et c’est toute la beauté de ce film que de nous plonger avec une sens narratif évident et une douceur souvent enveloppante, du moins dans la première partie du film, où l’on voit l’amour entre les deux personnages grandir, leur émancipation et enfin la concrétisation par l’arrivée des enfants de cette amour vrai et solide. La deuxième partie va alors s’installer pour se concentrer sur la souffrance et la solitude d’une femme qui ne parvient pas à accepter le drame. Etonnamment, la figure dramaturge est plus souvent complémentaire, avant que dans la dernière partie du film, elle ne redevienne centrale, comme si la réalisatrice et l’auteur avaient voulu suivre une direction commune à tous les auteurs s’intéressant à Shakespeare avant de nous confronter à une nouvelle vision, plus personnelle, plus intime de l’œuvre magistrale qu’est « Hamlet » et de cette signification qui semble tellement évidente qu’il est difficile de comprendre comment elle ne fut pas plus souvent reprise.
Avec un soin particulier et une mise en scène très charnelle dans laquelle les personnages évoluent constamment en interagissant avec ce qui les entoure, la terre, les arbres et les plantes pour soigner, apaiser, le cuir, l’encre et le papier pour s’affirmer et faire éclater les sentiments, la réalisatrice garde constamment un voile de pudeur qui ne se déchire que dans la souffrance et dans la tragédie. Chaque plan semble et chaque coupure ressemblent à une page que l’on tourne, un chapitre que l’on termine pour en ouvrir un autre et avancer dans une histoire suspendue aux sentiments et aux douleurs de la vie qui viennent briser l’harmonie. Chloé Zhao ne cherche pas à en faire des tonnes, mais simplement à illustrer le mieux possible ce lien qui va unir l’artiste avec son œuvre, en mettant le spectateur face à ces évènements comme, d’une certaine manière le fut le dramaturge. Témoin silencieux d’une tragédie dont il ressortira toute la souffrance dans une pièce de théâtre majeure et intemporelle.
Pour incarner le couple, la réalisatrice à choisi, d’abord Jessie Buckley (The Bride), une actrice particulièrement habitée par son personnage et qui lui donne toute la sensibilité et la puissance nécessaire pour nous toucher en plein cœur. Ensuite Paul Mescal (Gladiateur 2), un acteur qui ne cherche jamais à faire dans la surenchère de sentiment et préfère utiliser le regard, la position d’une main, du corps en général pour passer toute une palette de nuance. Ici, chaque apparition capte la lumière et vient rendre à l’œuvre de Shakespeare toute sa force et sa tristesse. Et justement, il serait injuste de ne pas parler de Noah Jupe (Wonder), jeune acteur à la carrière en pleine croissance, qui incarne, ici, un Hamlet, habité et sensible qui pourra faire date.